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Sur le passage de Jacques Vaché à travers une très courte unité de temps

Rémy Ricordeau - 78'

VF / STF / STA / STE

Qui était Jacques Vaché, celui à propos duquel André Breton a écrit qu’il était « surréaliste en lui » ? Météore dans le ciel des révoltes logiques, poète et artiste sans œuvre mais non sans destin, Jacques Vaché a durablement marqué de son empreinte l’invention de l’esprit moderne. Dans ses Lettres de guerre il initie en effet le fondateur du surréalisme à une autre manière d’appréhender sensiblement le monde et l’invite avec Umour (sans « h ») à refonder poétiquement la vie.

 

Entre évocations épistolaires du quotidien de la guerre et fulgurances poétiques adressées du front à différents correspondants, le film s’attache à restituer l’itinéraire biographique et intellectuel de celui qui deviendra l’incarnation mythique de l’esprit de « désertion » à l’origine de Dada et du surréalisme - de son adolescence révoltée à Nantes à sa tragique et controversée disparition dans cette même ville en 1919.

Vaché... En 3 dates

1913

Jacques Vaché crée le groupe des Sârs avec Eugène Hublet, Pierre Bissérié et Jean Bellemère au Grand Lycée de Nantes.

La revue qu’ils publient (un seul numéro), “En route mauvaise troupe !” déclenche l’émoi au sein du lycée et même dans la presse locale et nationale et causera l’exclusion d’une partie des membres. L’article de Pierre Riveau “L’anarchie” notamment déchaîne le scandale par son angle antimilitariste et antipatriotique.

“Dans le groupe, Vaché est le dandy anglomane inspiré par Wilde” - https://jacquesvaché.fr/

On retrouve l’inspiration d’Oscar Wilde chez Arthur Cravan, son neveu, dont Vaché s’inspire allégrement dans l’une de ses lettres à Breton : il est marqué par la revue Maintenant.

 

1915

Jacques Vaché rencontre André Breton et Théodore Fraenkel. Les deux derniers sont étudiants en médecine tandis que Vaché est rapatrié suite à une blessure sur le front Champenois. Ils sympathisent autour de la poésie et parcourent ensemble les rues de Nantes et son cinéma Le Cinématographe.

Cette époque ainsi que les lettres de guerre (1916 à 1918) envoyées à Breton, Fraenkel, Aragon, serviront de base pour le mythe de la création surréaliste qu’incarne Jacques Vaché. 

“Breton aura soin de présenter Vaché comme une figure l’ayant en quelque sorte révélé à lui-même. (...) Jacques Vaché lui aurait permis de franchir le pas qui sépare le symbolisme finissant de la modernité, de l’esprit nouveau.” - Sur le passage de Jacques Vaché à travers une très courte période de temps, un film de Rémy Ricordeau

6 janvier 1919

Le décès de Jacques Vaché, retrouvé mort avec un ami suite à une overdose d’opium dans une chambre d’hôtel fait couler beaucoup d’encre sur la nature volontaire ou non de la mort, et la responsabilité ou non de celle de cet ami.

Breton écrit dans “Les Pas Perdus” : “Jacques Vaché s’est suicidé à Nantes quelques temps après l’armistice. Sa mort eu ceci d’admirable qu’elle peut passer pour accidentelle”.

Denise Lepeltier, sa petite nièce, commente pour sa part : “Jacques avait 19 ans quand il s’est engagé. Il est mort, il avait pas tout à fait 24 ans. (...) Quand on a cet âge là et qu’on sors de là, qui est on ? Peut-être que le sachant, ou ne le sachant pas, on va vers la mort, d’une façon volontaire. Ou d’une façon accidentelle, mais qui représente quelque part inconsciemment peut être un mouvement volontaire.”

Jacques Vaché... En 3 citations et poèmes

“Ma vie est un long pourrissement. Il y en a pour qui clame la vie un cri joyeux, leur vie c’est

de crier « je suis heureux ». Mais ceux-là sont rares et je n’en connais pas. Il y en a pour qui

vivre c’est lutter. Choc sonnant de mêlée, fracas, ceux-là sont nus et ils frappent, et puis ils

meurent. Et puis ils croient avoir vécu. Mais ceux-là sont rudes et je ne peux pas les connaître.Il y en a qui pleurent leur vie et qui hurlent à la mort sur leur propre cœur et sur leur propre corps. Sur ceux-là la vie s’acharne parce que la vie est lâche, et qu’elle bat les faibles. Pour ceux-là vivre c’est agoniser, mais ils vivent. Mais je suis trop malade pour aller avec des malades. Il y en a qui sont sûrs de quelque chose, et ceux-là sont heureux. Mais ils me méprisent et je ne les connais pas. Ma vie est un long pourrissement.”

“Ma vie est un long pourrissement” - Texte d’avant guerre

Blanche Acétylène !

 

Vous tous ! Mes beaux whiskys, Mon horrible mixture ruisselant jaune, bocal de pharmacie,

Ma chartreuse verte, Citrin, Rose ému de Carthame, Fume ! Fume ! Fume !

 

Angusture noix vomique et l’incertitude des sirops, Je suis un mosaïste. …”Say, Waiter - 

You are a damn’fraud, you are - 

 

Voyez-moi l’abcès sanglant de ce prairial oyster ; son œil noyé me regarde comme une pièce anatomique ; Le barman me regarde peut-être aussi, poché sous les globes oculaires, versant l’irisé, en nappe, dans l’arc-en-ciel. 

L’officier orné de croix, La femme molle poudrée blanche bâille, bâille, et suce une lotion capillaire, (ceci pour l’amour.). « Ces créatures dansent depuis neuf heures, Monsieur. » Comme ce doit être gras (ceci pour l’érotisme, voyez-vous.). Alcools qui serpentent, bleuis, somnolent, descendent, rôdent, s’éteignent. Flambe ! Flambe ! Flambe ! Mon Apoplexie !

Poème extrait des Lettres de Guerre publiées en 1919

Chère petite Maman, hier pour la première fois ces bons prussiens nous ont fait goûté de leur gaz asphyxiant. 

 

L’effet moral est le plus appréciable de ces dégâts. Il faut d’ailleurs avouer qu’avec la plupart des poilus ce résultat est appréciable. C’est étonnant ce que ces gens-là, après plus d’un an de guerre sont naïfs et peu guerriers. 

C’était bien plaisant, je t’assure, de voir ces fantômes hideux que nous étions pendant notre enfumement. 

 

Quelle drôle de guerre, tout de même. Le gaz a l’aspect d’un léger brouillard matinal, basé dense, plus épais aux endroits humides, légèrement verdâtre. Il a l’odeur de soufre, mélangé un peu de sel d’iode. Cela prend à la gorge et surtout brûle les yeux comme si ceux-ci étaient pleins d’eau de savon.

Lettre à sa mère issue des Lettres de Guerre publiées en 2018

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